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Anouar Benmalek. Auteur du livre Le Rapt

Posté : 6 mai, 2010 @ 2:07 dans A-Nouveaux livres | 3 commentaires »

Le devoir de mémoire envert les victimes de Melousa, une exigence Anouar Benmalek. Auteur du livre Le Rapt dans A-Nouveaux livres arton134652-acf7c

L’auteur des Amants désunis ou de Ô Maria revient avec un thriller d’amour et de vengeance, Le Rapt. Une fiction où les héros ont à choisir entre le mal et le moindre mal, leur survie et celle de leur conscience.

Dans votre dernier livre Le Rapt, vous vous attaquez à un thème épineux : le massacre de Melouza. Pourtant, même si le thème est omniprésent, ce n’est pas le sujet principal. Vous invitez la guerre d’Indépendance à se joindre à la présente. Y a-t-il un lien entre les deux ?

Levons d’abord une équivoque qui serait une ignominie. Loin de moi l’idée de rapprocher mécaniquement deux événements a priori si antagoniques. La guerre d’Indépendance visait à libérer l’Algérie de l’indignité coloniale, la guerre des terroristes s’inscrit, elle, dans l’idéologie exactement inverse, et son but déclaré est d’asservir le pays, ses institutions, sa culture et ses habitants à une vision du monde obscurantiste, considérant la démocratie comme une invention perverse et ne reculant pas devant l’assassinat de ceux qui osent remettre en cause les principes moyenâgeux de la théocratie islamiste. Cela dit, force est de reconnaître que si le but de la guerre de Libération était on ne peut plus noble, les moyens utilisés par le FLN, pour s’imposer comme l’unique représentant du peuple en lutte contre la domination coloniale, ont parfois été d’une extrême brutalité, ne reculant ni devant la torture ni devant l’assassinat d’Algériens souvent aussi patriotes que les plus engagés des combattants du Front. Dans certains cas, comme de celui de Melouza, cette violence peut être qualifiée, sans excès de langage, de véritable crime de guerre ! Le dire avec force n’est pas trahir les idéaux de liberté pour lesquels se sont battus les moudjahidine, bien au contraire ! Taire officiellement — et jusqu’à présent… — la vérité sur cet abominable massacre et sur d’autres épisodes aussi sanglants que les tueries d’étudiants montés au maquis lors de la bleuïte, c’est renforcer l’idée qu’en Algérie, la fin justifie absolument tous les moyens, dès lors que la fin est jugée « transcendante ». C’est en ce sens-là, qu’il y a pour moi une filiation entre certains comportements de la guerre de Libération et la cruauté des groupes terroristes islamistes en Algérie : si, au nom de la libération du pays, le FLN a pu perpétrer un massacre de masse tel que celui de Melouza sans grands dommages pour son image et régner sur l’Algérie pendant aussi longtemps, se sont dit les terroristes algériens, pourquoi Bentalha, Raïs ou Ramka ne nous seraient-ils pas « pardonnés », puisque nous agissons au nom d’un idéal encore plus élevé, en l’occurrence la soumission à Dieu ? De toute façon, observent-ils cyniquement, si nous gagnons la guerre, tout le monde « oubliera », bon gré mal gré, nos « débordements » et nous deviendrons des héros : Mohammedi Saïd, le responsable de la boucherie de Melouza, n’est-il pas considéré comme un modèle de bravoure par l’Algérie officielle ?

Il faudrait donc réécrire l’histoire officielle, laisser les historiens faire leur travail….

Nous devons rompre cette terrible filiation : reconnaître les crimes commis par certains des nôtres durant la guerre de Libération, n’est pas remettre en cause le combat de nos parents, mais l’assainir : nous avons suffisamment de héros de la trempe de Ben M’hidi pour ne pas les mettre sur le même plan que les bouchers de Melouza ! Une autre exigence, aussi essentielle que la précédente, est le devoir de mémoire et de compassion envers les victimes de Melouza. Nous le devons d’ailleurs autant envers les suppliciés d’alors que de leurs descendants actuels.

Comment avez-vous écrit ce livre ? Le cadre est étouffant, un appartement exigu dans une cité-dortoir, le manque de communication des protagonistes, le sang comme prix de la délivrance et des animaux pour nous rappeler notre humanité… L’Algérie serait prisonnière de son passé, renfermée sur elle-même, autiste ?

L’Algérie est d’abord prisonnière du mensonge : mensonge de l’histoire, mensonge du présent qui tricotent allégrement, l’un aidant l’autre, les mensonges du futur. Reniant tout ce pour quoi elle s’est battue, une partie de la population de notre pays, de moins en moins minoritaire, se complaît dans la haine de soi et dans l’amertume des perdants. Nous devenons petit à petit autistes — je reprends volontiers votre terme — face aux bouleversements du monde. Nous le savons tous, tant nous avons transformé par notre lâcheté et notre acquiescement veule à tous les petits maîtres d’hier et d’aujourd’hui, un pays qui avait tous les atouts du monde et une certaine idée de l’honneur en une contrée étouffante où les valeurs de liberté se sont transformées en une recherche acharnée du plus grand conformisme social et religieux. L’ambition de devenir un grand pays phare de la région, démocratique et libre, agissant sur les affaires du monde, s’est réduite en celle de se muer en une annexe docile, au moins sur le plan mental, de pays aussi peu réjouissants que l’Arabie Saoudite pour certains, l’Afghanistan pour d’autres. Vous pensez qu’Abane Ramdane ou Ben M’hidi se sont battus pour ça ?

L’histoire se déroule en Algérie mais le thème est universel. Quel est le prix de la rédemption, de la réminiscence ? Crime et châtiments …

Effectivement, mon roman aurait pu se dérouler ailleurs. L’essentiel, à travers les personnages du Rapt, est de voir comment certains êtres humains qui ont pu « glisser » vers le pire, au point de croire qu’ils y sont à jamais condamnés, peuvent malgré tout aspirer à la rédemption. Je n’aime pas ce terme car il a une forte connotation religieuse, mais je n’en trouve pas d’autre : comment, par exemple, quelqu’un qui a participé à un massacre conserve malgré tout une chance, même infime, de se racheter ; comment un autre qui a été tortionnaire retrouvera, ne serait-ce qu’un moment, grâce aux yeux de l’enfant qu’il a été. Dans le livre, le prix de cette expiation est très élevé, mais certains des personnages acceptent de le payer. A un moment de leur vie, ils sont brusquement habités par un regret très fort : celui de ne pas correspondre au rêve de leur enfance, au fond le seul paradis dont nous ayons vraiment l’expérience. Pour échapper à cet insupportable regret et sous l’impulsion de circonstances extraordinaires, ils sont prêts à tout, même au sacrifice ultime. Pour reprendre votre allusion à Dostoïevski, Le Rapt pourrait avoir effectivement comme sous-titre : Crimes, châtiments et rédemptions.

Un quotidien algérien avait appelé au boycott de votre livre Ô Maria. Avec celui-ci, vous risquez à nouveau de déclencher une grande polémique. Appréhendez-vous l’accueil de votre dernier livre ?

Je dirais d’abord que dans nos pays, les écrits littéraires qui ne dérangent personne ne valent même pas le papier sur lesquels ils sont imprimés. Il y a peu de différence, en somme, entre écrivain et écrit vain… Je ne cherche pas la polémique pour la polémique, d’autant que, chez nous, elle est bien souvent synonyme de « danger physique », si vous voyez ce que je veux dire… Les thèmes, que je traite dans mes livres, m’habitent pendant longtemps, jusqu’à ce que je décide, le moment de maturation venu, de me colleter avec eux : mon histoire familiale, celle de l’Algérie, le Moyen-Orient, l’Andalousie et l’histoire du monde musulman, et maintenant, la guerre d’Algérie. Je n’oublie jamais, cependant, que si le hasard m’a fait Algérien, je suis d’abord et surtout un être humain à la fois singulier et semblable à des milliards d’autres partageant un même étrange destin : celui de naître pour mourir… Je me doute que des plumitifs d’obédiences diverses vont m’accuser de tous les maux. Je commence à en avoir l’habitude car l’insulte est facile en Algérie. J’espère seulement que le lecteur ordinaire, en particulier le lecteur algérien, se reconnaîtra dans cette peinture sans concession que je fais de notre pays, peinture souvent terrible, parfois pleine de tendresse. Qu’il soit sûr cependant d’une chose : je n’ai servi, en écrivant ce roman, qu’une idée : celle, très haute, que je me fais de la littérature et de son corollaire le plus exigeant, la liberté.

Vous avez réussi une première dans le monde de l’édition, d’être édité en même temps à Paris et à Alger…

Je suis très heureux que ce livre soit publié à la fois en Algérie et en France. J’aurais difficilement supporté que ce livre, qui concerne aussi fortement l’Algérie, n’y soit pas distribué en même temps qu’en France. De plus, cette édition en Algérie permet de contourner au moins une des formes de la censure : le prix.

Le Rapt, Anouar Benmalek, Fayard, 2009

Le grand tabou de l’histoire de l’Algérie
Follement épris de sa femme, Aziz n’en est pas moins un homme détaché et caustique. Le seul moyen qu’ il ait trouvé pour se préserver des tensions et des violences qui agitent l’Algérie. Mais lorsque sa fille de 14 ans est enlevée, il comprend que l’ironie ne lui sera plus d’aucun secours. Entré en contact avec la famille, un étrange ravisseur menace sa victime des pires atrocités si la police est prévenue. De toute façon, qui aurait envie de s’en remettre aux autorités algériennes ? Aziz ne peut compter que sur lui-même. Et sur Mathieu, le beau-père de sa femme. Mais ce Français, au lourd passé, sera-t-il une providence ou l’artisan du malheur ? Pourquoi est-il demeuré en Algérie après l’indépendance ? Qu’a-t-il fait pendant la guerre ? Et quel est ce grand tabou de l’histoire de l’Algérie qui scelle jusqu’à présent toutes les lèvres ?

Par Sarah Lou

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