GAZETTE de LA-BAS

Nouvelles de là-bas et d’ici

La Casbah d’Alger

Classé dans : LIEUX et SITES — 18 juin, 2009 @ 20:53

Les ruelles étroites, les cafés maures, les odeurs fortes, les bordels, Jean Gabin dans ” Pépé le Moko “, la bataille d’Alger… Au-delà des souvenirs exotiques et tragiques de la Casbah, il y a le dernier carré d’une ville corsaire. Tout ce qui reste d’Alger d’avant la conquête française.La Casbah d’Alger suscite des images contrastées, familières ou exotiques, scandaleuses ou tragiques. Ce sont les ruelles étroites aux odeurs fortes, les cafés maures avec leur La Casbah d’Alger dans LIEUX et SITES photos_algerie_rachid_571jasmin et leur basilic, les bordels et Jean Gabin dans le rôle de ” Pépé le Moko “, maquereau au grand coeur.                                                                                                                     C’est la ” bataille d’Alger ” en 1957, quand les paras du général Massu, pour empêcher les attentats urbains, s’acharnent, par la torture, à découvrir les caches du FLN (Front de libération nationale). La Casbah, qui paraissait impénétrable, fut alors un piège mortel pour Larbi ben Mehidi, Hassiba bent Bouali, Ali la Pointe…

Mais la Casbah représente aussi un précieux patrimoine 96041969_small dans LIEUX et SITESarchitectural, car ce quartier est tout ce qui reste de la cité d’avant la conquête française.
Au reste, le terme de Casbah est impropre. Il ne devrait s’appliquer qu’au château qui domine l’agglomération. Les Français l’ont étendu à toute la ville ” mauresque “, qu’ils ont considérablement mutilée. Des cinquante hectares qu’elle occupait, dix-huit seulement sont à peu près préservés. Ils forment le dernier lambeau d’un passé méconnu.
Ce passé n’est pas très ancien. On peut égrener le chapelet des maîtres d’Alger – Carthaginois, Romains, dynasties berbères ou arabes – peu importe, car la ville a ‘été modelée par deux armées : celle des Turcs qui se sont installés en 1529 pour trois siècles, et celle des Français qui sont arrivés en 1830 et partis, comme on sait, en 1962. La Casbah représente donc la ville de 1529 à 1830, entre la citadelle et la mer, largement rebâtie après le tremblement de terre de 1716.
C’était le temps d’Alger ” la blanche “, ” la bien gardée “. Un joli coup d’œil : sur un rocher au bord de la mer, une dégringolade de maisons bien chaulées, cerclées d’un rempart rouge qui empêche les coups de main et recèle les prises des corsaires. Pas de faubourgs, mais des forts isolés et, clairsemées dans la verdure, des maisons de campagne. Alger est une ville de proie et elle ressemble, couleurs et lumière en plus, à d’autres ports qui jouent le même rôle, Saint-Malo par exemple.
A la fin du XVIème siècle et au début du XVIIème, à son apogée, Alger a dû compter cent mille habitants. Pour la cinquantaine d’hectares de la Casbah au sens large, c’est beaucoup, et on comprend qu’elle ait fait l’impression d’une ” pomme de pin bien unie ” à l’Espagnol Haëdo qui la décrit à cette époque, tassée sur elle-même. L’espace y a toujours été rare. Trop souvent assiégé ou bombardé, 

 

                                                  Alger ne courait pas le risque de s’étendre hors de ses murailles. Et agrandir l’enceinte, c’était renoncer à un site défensif excellent. Tout au long de la période turque, Alger était une ville retranchée. Aujourd’hui, les remparts ont disparu, mais la Casbah reste comprimée.
La vieille ville n’a jamais comporté ni avenues, ni grandes places, ni rues larges et rectilignes. galerie-membre,algerie,casbah-01Aucune perspective nulle part mais, au fur et à mesure qu’on s’élève, les maisons jouissent d’une vue splendide sur la mer, qui culmine à la Casbah proprement dite (120 mètres). Coupées de marches, brisées par de nombreux décrochements, les rues sont très étroites (parfois moins d’un mètre, souvent entre deux et trois). Aucune n’est carrossable et tous les transports se font à dos d’homme (des portefaix venus de Laghouat) ou de bourricot. Le promeneur passe souvent sous des planchers ou des voûtes qui transforment certaines rues en tunnels ; ailleurs, l’avancée des étages supérieurs réduit le ciel à une mince bande algcasbbleue ; on y gagne en fraîcheur l’été, aujourd’hui encore, rue Sidi Abdallah ou rue de la Mer-Rouge.
Cette ville, surtout dans sa partie haute, qui est la Casbah d’aujourd’hui, n’est pas faite pour être traversée. Les impasses y sont nombreuses et délimitent des ensembles de petits quartiers clos auxquels un seul passage donne accès ; on le ferme la nuit par une grille, derrière laquelle dort le gardien (originaire de Biskra). Une telle disposition n’est pas propre à la Méditerranée musulmane et on l’observe aussi bien en Sicile, à Syracuse, avec le système des ” ronco “. Il suffit que l’un de ces quartiers soit habité exclusivement par des Juifs pour qu’un ” mellah ” se crée – et, ici comme ailleurs, les gens tendent à se regrouper par affinités religieuses, professionnelles, ethniques.
A l’époque turque, la zone commerçante, celle des souks, se trouve au pied de la colline, entre Bab el Oued et Bab Azoun ; l’alimentation est dans la partie haute et l’artisanat en contrebas. De là, par la porte de la Marine (Bab el Djihad, ” porte de la course “), on descend vers le port. C’est le quartier de la Marine, domaine des cafés, des consulats, des corsaires, et il est un peu moins resserré que le haut de la ville. Devant la résidence du dey, la Djenina, ” petit jardin ” ou ” petit paradis “, une placette a été dégagée et la Djenina elle-même offre à ses hôtes un peu d’espace et de verdure. Les lieux de réunion sont les hammams et les mosquées pour les hommes ; les janissaires se retrouvent aussi dans leurs casernes, notamment celle qui est au bout de la digue du port, avec son café. Quant aux femmes, elles vont parfois au hammam mais surtout, elles ont les terrasses des maisons, qui communiquent souvent entre elles, laissant passage ainsi aux voleurs, voire aux galants…Barberousse
Au total, les deux éléments essentiels du site d’Alger sont la citadelle (Casbah proprement dite) et le port. Le port est protégé par des îlots, el Djezair en arabe, devenu el Dzeïr d’où Alger. Ils sont aujourd’hui cachés par l’Amirauté. La jetée qui les relie à la terre a été construite par le fondateur de la puissance d’Alger, le grand marin Kheyr ed Din (Barberousse) en 1529. Barberousse a arraché Alger aux Arabes et aux Espagnols, et a imprimé son caractère à la ville. Il vaut donc la peine de s’arrêter un instant sur les circonstances de son arrivée à Alger.
Au début du XVIe siècle, les Espagnols chrétiens viennent d’achever la Reconquête de leur péninsule (1492, prise de Grenade). Les populations musulmanes refluent vers l’Afrique du Nord. Ces Maures réfugiés lancent des expéditions de pillage depuis la côte africaine contre leur pays perdu. En représailles, les Espagnols débarquent à leur tour en Afrique. En 1511, le souverain arabe d’Alger est obligé de les laisser s’installer sur l’îlot qui commande le port ; ils y bâtissent une forteresse, le Peñon.                               Alg_lePenon

 

Comment chasser les Espagnols du Peñon ? Le maître d’Alger se tourne vers deux frères, Aroudj, l’aîné, et Kheyr ed Din, dit Barberousse. Ce sont les fils d’un potier de Mytilène, île grecque de la mer Égée conquise par les Ottomans à la fin du XVè siècle. Ils ont embrassé la profession de corsaire et ont fini par s’installer à Jijel (Djidjelli) en 1515, puis à Cherchel.
En 1516, Aroudj répond à l’appel du souverain d’Alger. Il commence par lui prendre sa ville et l’étrangle peu après dans son bain.   

                                                              img48eb1d3aa21e1                Il de bat ensuite contre le sultan de Tunis, contre celui de Tlemcen, contre les Espagnols qui le tuent en 1518. L’année suivante, son frère Kheyr ed Din, après avoir repoussé un nouvel assaut des Espagnols, est vaincu par le souverain de Tunis et se replie vers Djidjelli. Il reconstitue ses forces grâce à la ” course “, revient à Alger et arrache le Peñon aux Espagnols en 1529. C’est la conquête définitive.

 Aussitôt, il utilise la main-d’oeuvre des prisonniers pour démolir la forteresse et construire avec ses pierres un môle long de deux cents mètres, qui relie les îles à la terre ferme. Alger dispose désormais d’un port, étroit mais assez sûr. 

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Les Espagnols restent une menace. De plus, en 1530 l’empereur Charles Quint installe à Malte, entre Tunisie et Sicile, à la charnière des deux grands bassins de la Méditerranée, les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem que les Turcs avaient délogés de Rhodes huit ans plus tôt. Le port de Malte, La Valette, sera, jusqu’à la Révolution française, un grand centre de piraterie chrétienne, le rival actif d’Alger. Mais, dès 1518, Barberousse avait fait hommage de sa conquête au sultan d’Istanbul. En 1533, ce dernier, qui est alors Soliman le Magnifique, le nomme grand amiral de la flotte ottomane et lui envoie des troupes. Une période brillante s’ouvre pour Alger, réputé imprenable. Charles Quint l’assiège et subit un échec cuisant (1541).

” De Turc à More “
La protection ottomane se traduit de manière concrète. Des janissaires envoyés par le sultan tiennent garnison à Alger. La ville est dominée à la fois par ses corsaires et par ses casernes. Elle abrite une société où richesses, honneurs, pouvoirs, sûretés sont associés et distribués de manière complètement différente de celle qui nous est familière.
Qui sont les Algérois ? Au sommet de la hiérarchie, des étrangers, les janissaires. Ils viennent de Roumélie (Balkans), d’Albanie, de Morée (Péloponnèse) et surtout unturqued’Anatolie. Les Maures appellent avec mépris ces paysans placides les ” boeufs d’Anatolie “. Au XVIè siècle, ils sont recrutés par une levée autoritaire (devchirmè) d’enfants chrétiens convertis à l’Islam et éduqués manu militari. Plus tard, ce système tombe en désuétude, le corps s’ouvre aux Turcs de naissance, la discipline se relâche. Mais à Alger, les janissaires restent les maîtres de la ville et nul ne se risque à les offenser ouvertement. Cervantès, qui fut captif à Alger de 1574 à 1580, le dit dans Don Quichotte :
                                    “Janissaries

Les Mores ont une peur générale et presque naturelle des Turcs, surtout des soldats de cette nation, qui sont si insolents et exercent un tel empire sur les Mores leurs sujets qu’ils les traitent plus mal que s’ils étaient leurs esclaves. “
Les janissaires vivent de leur paie, qui croît régulièrement avec les années, et surtout de multiples ” affaires “. Ils tournent ainsi l’interdiction d’exercer un métier et, depuis 1558, peuvent s’associer à la course. Ce sont eux qui désignent un des leurs, le dey, pour gouverner Alger. Ils sont affiliés à l’ordre religieux fort peu orthodoxe des Bektachi et le titre de dey est en fait un titre religieux de cette secte. Astreints en principe au célibat, ils restent attachés à leurs casernes, qu’on appelle ” foyers ” (odjak) ; certaines subsistent encore, à la lisière de la Casbah.
A côté des janissaires, le groupe restreint mais puissant des patrons corsaires, les reis. Les reis sont en général d’origine levantine, ou ce sont des renégats, c’est-à-dire des chrétiens convertis à l’Islam. L’un des plus célèbres fut un Calabrais, Ouloudj Ali, ” moralement homme de bien ; il traitait avec beaucoup d’humanité ses captifs, dont le nombre s’éleva jusqu’à trois mille ” (Cervantès). Un autre est Albanais ; plus tard, il y a un certain Solomon, de Marseille… Alger, à cette époque, exerce un attrait certain. Pour un pêcheur morisque de Valence, pour un paysan sicilien asservi, la liberté est de l’autre côté de la mer, sous le turban. Mais gare à eux s’ils sont repris par les chrétiens ! Souvent ils gardent des rapports avec leur patrie, leur famille, leurs amis, envoient de l’argent et veillent de loin à leurs intérêts ” au pays ” qui leur est désormais interdit.
Il est exceptionnel que ces patrons corsaires soient d’origine algéroise. Ce sera pourtant le cas de l’un des derniers et des plus grands, Hamidou, fils d’un tailleur maure nommé Ali, qui avait débuté comme mousse, dans le dernier quart du XVIIIè siècle et fut tué en 1815 dans un combat naval contre une escadre américaine.                                               Les reis ” turcs “, de naissance ou par conversion, suivent le rite musulman hanéfite, celui des Turcs d’Anatolie. Cela veut dire qu’ils ont leur mosquée, la Mosquée Neuve (ou ” de la Pêcherie “), où ils se retrouvent. On se doute qu’ils ne sont pas toujours des musulmans de stricte observance, en particulier face à l’interdit du vin. C’est dans leur quartier, près du port, que se trouve la ” rue des Sept-Tavernes “. Ils donnent le ton, et les palais (ed dar) qu’ils se font construire sont le modèle de la demeure algéroise.

Un troisième groupe forme le gros de la population. Ce sont les Maures, qui suivent, eux, le rite malékite commun au Maghreb. Leur mosquée principale est la Grande Mosquée, qui remonte au XIè siècle. On appelle Maures, les Arabes citadins dont une bonne part est venue d’Espagne, surtout après la révolte des Andalous en 1501 et après la grande expulsion de 1609. Ils sont ” Andalous ” ou ” Tagarins “, c’est-à-dire Aragonais et, en 1612, les malheureux qu’on n’a pas voulu accueillir dans la Casbah donnent leur nom à un plateau au-dessus de celle-ci, le plateau des Tagarins. Ces Maures vivent un peu en retrait, dans la partie haute de la ville, mais profitent de la prospérité générale. Ils sont en particulier menuisiers, fontainiers, brodeurs d’habits.
La présence des janissaires, qui n’ont pas le droit de se marier, ainsi que celle des marins explique l’importance de la prostitution et de la pédérastie, relevée par les observateurs. Certains janissaires épousent cependant des filles maures et en ont des enfants, les Kul oglu (Couloughlis), littéralement ” fils d’esclaves “, – les janissaires étant, en effet, les ” esclaves ” du sultan ottoman. Ces Couloughlis, bien qu’en réalité ” fils de maîtres “, ne sont pas vraiment des privilégiés : ils ne peuvent s’inscrire dans un ” foyer ” de janissaires. Éventuellement, ils vivent des rentes que leur laissent leurs pères et, au bout d’une ou deux générations, ils se fondent à nouveau dans la masse des Maures.

Seul groupe urbain non musulman, les Juifs connaissent des fortunes très diverses selon les époques et selon leur origine. Tout en bas, les Juifs indigènes, les ” porteurs de turban “, sont là de toute antiquité. Puis ceux qui viennent d’Espagne, Majorque (1287), Aragon (1391), Grenade (1492), ” porteurs de capuche ” ou ” de béret “. Enfin, les derniers arrivés, ceux qui viennent de Livourne, port toscan, les El Gourniyan ou Ligournim. Ceux-là s’habillent à l’européenne ; ils sont riches, constituent de grandes familles marchandes – les Busnach, les Bacri -, qui conseillent les derniers deys et sont les intermédiaires du commerce avec l’Europe, donc les auxiliaires des reis tant que dure la course. La fin du régime turc, avant 1830, est une période d’oppression pour l’ensemble de la communauté et de grande richesse pour quelques-uns de ses membres. En 1788, un voyageur allemand signale qu’ils vivent dispersés un peu partout. Après les émeutes de 1805, les Juifs se regroupent, notamment à l’emplacement de la place des Martyrs, ex-place du Gouvernement. La grande synagogue, la Hara, est proche de Bab el Oued.

Le commerce des captifs

La ville fait place aussi à des étrangers, les berrani. Ce sont des immigrés, commerçants (bouchers) mozabites, marchands d’huile kabyles, portefaix et veilleurs de nuit ” biskri “, Noirs libres qui exercent de petits métiers. On se méfie de certains d’entre eux, notamment des Kabyles dont une bonne part doit dormir hors les murs. Et il faut enfin compter avec les captifs chrétiens amenés par les corsaires (laissons de côté les esclaves noirs). Leur nombre est très variable. Lorsque la course est à son apogée, au tournant du XVIè siècle et du XVIIè, il y aurait à Alger 20 à 25.000 captifs. Le chiffre s’effondre au XVIIIè siècle ; ils sont environ 7.000 en 1749, 2.662 en 1767. Le début du XIXè voit la disparition de la course : 545 captifs en 1801 ; une brève reprise à la faveur des guerres napoléoniennes – ils sont 1.656 en 1813 -, mais, en 1830, les Français ne délivreront que 122 Grecs ou Italiens.
Cette courbe est celle de la prospérité d’Alger, ville sans artisanat puissant (les bonnets qu’on y fabrique ne sauraient concurrencer ceux de Tunis) et sans relations fructueuses avec l’intérieur du pays. Alger vit du commerce des captifs chrétiens que l’on revend à leur pays d’origine. L’argent des rançons permet aux corsaires de se fournir, dans les mêmes pays chrétiens, en agrès, armes, munitions. Les cargaisons des navires, moins précieuses que les hommes, sont revendues elles aussi, et parfois à des compatriotes de la victime.
” C’est une chose admirable que la diligence avec laquelle ces messieurs [les corsaires] déshabillent le monde. Mais ce qui me surprit davantage, c’est qu’ils nous mirent à tous le doigt dans un endroit où nous autres femmes nous ne nous laissons mettre d’ordinaire que des canules […] J’appris bientôt que c’était pour voir si nous n’avions pas caché là quelques diamants : c’est un usage établi de temps immémorial parmi les nations policées qui courent sur mer. J’ai su que messieurs les religieux chevaliers de Malte n’y manquent jamais quand ils prennent des Turcs et des Turques ; c’est une loi du droit des gens à laquelle on n’a jamais dérogé. “
On dépouille avec soin les prisonniers, et les jolies filles sont réservées aux reis ou aux dignitaires de la ville. Mais les brutalités physiques ne sont pas la règle. L’esclave est une marchandise qu’il ne faut pas abîmer. Une fois à Alger, les captifs sont enfermés pour la nuit dans des prisons qu’on appelle les ” bains “, les bagnes. Ceux dont on escompte la rançon prochaine ne sont pas obligés de travailler. ” On me mit une chaîne, plutôt en signe de rachat que pour me tenir en esclavage, et je passais ma vie dans ce bagne avec une foule d’hommes de qualité désignés aussi pour le rachat “, dit Cervantès. Ces bagnes sont en réalité des fondouks, des pièces autour d’une cour carrée, avec une seule porte sur l’extérieur. Ils disposent chacun d’une chapelle, car les propriétaires des captifs n’encouragent pas les conversions à l’Islam, qui empêchent le rachat.
S’il y a supercherie commerciale, les choses se gâtent. En 1606, un janissaire nommé Youssouf avait libéré un prisonnier florentin, contre promesse d’envoyer 2.600 écus d’or de Florence et de faire libérer à son tour quatre prisonniers musulmans. Le Florentin n’a pas tenu parole. En 1624, Youssouf entre en possession d’un compatriote de ce ” créancier ” doublement infidèle ; il se venge et son malheureux captif séjourne plus de dix-huit mois dans une prison souterraine, enchaîné et plongé dans l’eau.
Quant aux chrétiens libres, ils sont peu nombreux à Alger. Ce sont les consuls et les religieux venus effectuer les opérations de rachat, ou encore des techniciens, comme l’horloger du dey qui fut un Français de 1769 à 1810. On le voit, il y a beaucoup de disparates sous l’enveloppe ” unie ” de la pomme de pin dont parle Haedo. Les maisons blanches abritent des modes de vie et des conditions sociales fort éloignés les uns des autres. Hors les murs, il n’y a place que pour les gourbis des plus misérables et pour les maisons de campagne des plus riches.
Quand ils veulent respirer, les Algérois aisés se rendent, en effet, à leur maison de campagne, dans la vallée de l’oued M’Kacel par exemple, le ” Frais vallon ” du temps de la colonisation. Des jardins exubérants sont enclos de haies de figuiers de Barbarie ; derrière, poussent orangers, citronniers, cédratiers. Les Maures de Grenade ont planté des vignes ; les Juifs aussi et ils en tirent un vin, paraît-il, de qualité. Ces villas embaumées de roses et de jasmins s’ouvrent sur l’extérieur plus librement que les maisons des villes. Il en subsiste quelques-unes, aujourd’hui noyées dans l’agglomération, à Mustapha (villa du Bardo), à El Biar, à Hydra (villa Peltzer, où est l’ambassade de France).

Belles maisons de la Casbah                                                                                                        
En ville ou aux champs, le plan des habitations est tracé selon les mêmes principes. Un vestibule, la sqîfa, avec des banquettes de pierre où les visiteurs attendent. Sur un côté, et non pas (en règle générale) en face de l’entrée, une porte donne accès à la cour : on veut éviter une vue directe depuis la rue sur la cour.
La cour est le centre de la maison ; on y fait souvent la cuisine, sur un brasero en terre, le krsiqm31qanoun, et on y roule le couscous sur de vastes plats en bois de buis. Elle est entourée par une colonnade à arcs outrepassés. A l’étage de cette galerie, les pièces d’habitation, allongées et fraîches, peu spécialisées car le mobilier est léger et se transporte facilement de l’une à l’autre. Au centre de la cour, dans les maisons aisées, un bassin avec jet d’eau ; les colonnes sont souvent ornées ; ce sont parfois des colonnes torses en marbre d’Italie ; le tour des arcs est en plâtre sculpté et les murs sont revêtus de carreaux de faïence, quelquefois importés de Delft, qui entretiennent la fraîcheur. Ces maisons se défendent bien contre le soleil et la chaleur, mais moins bien contre le froid et l’humidité, qui sont pourtant réels à Alger. On monte à l’étage supérieur par des escaliers étroits, aux marches courtes et hautes ; il est plus proprement réservé à la vie privée ; la terrasse joue un rôle important puisqu’on s’y installe les nuits de Ramadan, et qu’on y dort à la belle saison.

Une telle maison n’a pratiquement pas d’ouvertures sur l’extérieur, et les lucarnes existantes sont protégées par une claire-voie

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La construction fait appel à un mortier spécial, mélange de terre rouge, de sable de carrière et de chaux grasse, et utilise abondamment – pour les plafonds, pour les appuis ewasstdardn8xtérieurs des étages en avancées -, le bois de thuya, très solide et peu putrescible. Pour les parties plus précieuses, les portes, on utilise aussi le bois de cèdre, qui a les mêmes qualités, avec, en plus, un parfum caractéristique. La décoration mêle les éléments locaux ou andalous (plâtre sculpté, bois tourné) à ceux que la richesse des reis permet d’importer d’Europe.
Enfin, l’eau, amenée par de multiples aqueducs bâtis tout au long de la période turque, distribuée par les fontaines, conservée dans les citernes des particuliers, joue un grand rôle. Elle est indispensable pour les ablutions des musulmans et aide à entretenir la ville et ses maisons.
Tout change brutalement lorsque les Français arrivent en 1830. Ils contournent la ville, s’installent à Fort l’Empereur au-dessus de la Casbah et obtiennent la reddition de la cité organisée pour résister aux attaques venues de la mer et dont ni les défenses ni l’artillerie n’ont suivi les progrès de la technique militaire européenne.
Alger conquis, c’est d’abord la désorganisation de la société traditionnelle : le dey s’embarque pour Naples, les janissaires sont expédiés à Smyrne et les clauses de la reddition restent lettre morte. Alger perd toute son administration avec ses anciens maîtres. Les conquérants s’appuient sur les deux groupes restants : les Juifs, qui voient avec enthousiasme leur émancipation, et, dans une moindre mesure, certains Maures. Mais il faut de la place aux nouveaux arrivants. La différence des civilisations en présence interdit la pratique des ” billets de logement ” pour la troupe, moindre mal en Europe. Les casernes existantes et le domaine beylical ne suffisent pas. L’armée s’empare donc de certaines mosquées et aussi des biens ” habous “, ceux dont les propriétaires ont consacré le revenu à l’entretien d’une fondation pieuse (mosquée) ou d’intérêt public (fontaine).
En réalité, il s’agissait surtout, pour les propriétaires, d’un subterfuge pour prévenir une confiscation de l’héritage par le gouvernement, la famille du fondateur jouissant du surplus, en général coquet, des revenus du domaine consacré. Mais indifférents à ces subtilités juridiques, les Français confisquent les biens ” habous ” et même les biens vacants ; or un tiers des Maures se serait enfui lors de la conquête.
En même temps que l’entretien des édifices publics et des fontaines est interrompu, un domaine colonial se constitue aussitôt dans la Casbah. De manière symptomatique, il a pour premier effet de couper la ville arabe de la mer.
Entre Bab el Oued et Bab Azoun, on détruit les souks. On trace des rues droites et carrossables. Avec les souks, disparaît aussi la belle mosquée de la Dame (es Saïda). Pour lutter contre le soleil qui frappe désormais la chaussée sans obstacle, on borde ces rues d’arcades. En 1832 et en 1835, le choléra ravage le quartier juif ; ses habitants sont déménagés, on rase leur quartier et on y crée la ” place de Chartres “. Ces mêmes Juifs s’occidentalisent, d’un pas inégal. Tel qui s’enorgueillit déjà de sa salle à manger Henri II fait encore brandir au mariage de sa fille le drap taché de sang, preuve de la virginité de celle-ci. Les invitées saluent l’apparition de “you-you ” enthousiastes, dans la nuit claire d’Alger.
Les destructions ont lieu à la hâte. Les maisons tombent à la chaîne lorsqu’on en abat une car elles sont solidaires entre elles, et l’administration essaie d’empêcher les abus les plus criants. Lorsque les demeures des Maures ne se sont pas effondrées, elles se retrouvent entourées de maisons à l’européenne, plus hautes, munies de fenêtres d’où l’on a une vue plongeante sur les terrasses et les cours intérieures des musulmans, qui ne peuvent accepter cette situation et déménagent. Leurs anciennes résidences, réoccupées par des chrétiens, sont adaptées à des habitudes différentes et sont défigurées : fenêtres percées dans les murs extérieurs, cours sur lesquelles on jette un toit pour en faire des entrepôts… Au reste, après 1962, nombre de maisons françaises subiront des modifications analogues, mais en sens inverse… Dans les parties hautes de la Casbah, des Kabyles, immigrants du bled, s’entassent dans les anciennes demeures bourgeoises ; on procède à un nouveau découpage des pièces, ledécor se dégrade.
De 1841 à 1847, une nouvelle enceinte, un peu plus vaste, est construite. L’ancienne est démolie de 1844 à 1846. C’est qu’Alger reste une ville militaire. En 1873 encore, le chef du Génie remarque : ” Sur 49.000 habitants, il y a 15.000 étrangers, 10.000 indigènes, 8.000 naturalisés et tout au plus 16.000 Français. ” En cas de coup dur, ce serait une ” dangereuse illusion ” de faire fond sur le patriotisme de, la population. Alger est toujours une ville à tenir, par la troupe française désormais comme par les janissaires auparavant, et la prostitution redouble. Elle est installée dans la rue de la Mer-Rouge et dans la Basse Casbah, rue Barberousse, rue Kataroudjil. Maupassant (La vie errante (1888)), la trouve ” innombrable, joyeuse, naïvement hardie ” et l’explique par ” l’inconscience orientale ” (sic). Mais les maisons qu’il évoque, avec leurs salons peints de fresques obscènes, abritaient surtout des prostituées d’origine européenne. Cinquante ans plus tard, on signale au contraire la réserve des prostituées arabes qui ne se déshabillent pas. ” Qui n’a pas l’aiguillon rapide du taureau peut s’adresser ailleurs. ” (L. Favre, Tout l’inconnu de la Casbah d’Alger, 1933) Les soirs de déprime, ” pour se punir “, elles éteignent des cigarettes sur leur bras. Presque toutes portent ces marques à côté de leurs tatouages.
Enfin, les innombrables petits cireurs de chaussures fournissent les recrues d’une prostitution homosexuelle dont les clients viennent parfois de fort loin. Masturbation dans les cinémas, nuits douteuses dans les bains maures ouverts aux hommes de 6 heures du soir à 10 heures du matin… La prostitution ceinture la Casbah, cette ville surpeuplée où s’entassent 40.000 personnes. Même si elle ne concerne qu’une partie très faible de ses habitants, c’est elle qui donne le ton et elle renvoie une image bien triste de l’ancienne ville des corsaires, quoi qu’en dise Maupassant. Après 1962, le régime s’est attaché à faire disparaître ces symboles de déchéance.
La déchéance de la Casbah doit pourtant être comparée à celle des vieux quartiers des villes européennes à la même époque. Dans les deux cas, les percées rectilignes répondent à des préoccupations d’ordre et de police. Il s’agit de tenir, ici les ouvriers, là les ” indigènes “. L’adaptation de la ville traditionnelle à l’économie capitaliste devait être réalisée, et elle ne pouvait l’être sans dommages pour le tissu ancien. A Paris, le XIXè siècle a vu disparaître à peu près tout ce qui restait de la ville médiévale, à part quelques églises. Et rappelons ce qui est arrivé à Istanbul, aux palais détruits ou défigurés au XIXè siècle, aux grands travaux réalisés dans les années 1950. Certes, le prix payé par Alger a été élevé : la mosquée es Saïda, la mosquée Mezzomorto, les tombeaux des Pachas, entre autres, ont été détruits ; il ne reste que deux bâtiments isolés de la Djenina, la mosquée des Ketchaoua a été refaite, la Casbah a souffert. Mais un changement de maîtres ne va pas sans violences, profanations, spoliations et destructions, comme on l’a vu, de nouveau, après l’indépendance de l’Algérie, en 1962. En 1830, la politique d’installation a finalement été beaucoup plus dure pour les gens que pour les bâtiments dont on a assez vite compris la valeur. Des visiteurs venus de Paris, comme Théophile Gautier ou casbah_Alger11_flaithierChassériau, sont intervenus pour défendre ce qui subsistait de la ville arabe. Quelque jugement que l’on porte sur leur goût d’esthète et leur penchant pour un certain exotisme, ils ont contribué à préserver un patrimoine. Au début du XXè siècle devait même apparaître un style pastiche, ” arabisant “, dans l’architecture européenne, auquel on doit la Grande Poste d’Alger (1913). Ce même style a parfois été poussé jusqu’à la caricature : ainsi, l’hôtel de ville de Sfax fut flanqué d’un minaret… Après la réaction des années 1930, Le Corbusier puis Fernand Pouillon ont médité les leçons d’architecture données par la ville des corsaires.
Aujourd’hui, le problème est double. D’une part, il y a beaucoup à restaurer (les casernes de janissaires qui subsistent, les maisons des reis) et les délicats édifices de la Casbah sont difficiles à entretenir puisque les anciennes techniques se perdent et que le bois de thuya n’est plus guère disponible. Les murs revêtus de faïence n’étaient pas faits pour recevoir une plomberie à l’occidentale. Les occupants d’avant 1962 sont allés se reloger dans les quartiers européens, tandis que les nouveaux venus étaient étrangers à la culture urbaine et séculaire qui a présidé à l’aménagement de la Casbah. Maison après maison, il faudrait concilier les exigences d’un minimum de confort moderne et la préservation, ou la restitution, d’un cadre exquis. Entreprise énorme ! Et puis, une fois de plus, que faire de la population ? Certains palais sont devenus des édifices publics. On peut considérer qu’ils sont sauvés et que, s’ils ne sont pas restaurés, ils pourront l’être. Mais si l’on veut conserver l’ensemble de la Haute Casbah, la tâche est redoutable.
Deuxième problème : comment maintenir en vie un centre historique sans détruire ce qui fait son caractère ? La solution n’a, semble-t-il, pas encore été trouvée. Les Français ont bâti au Maroc des villes nouvelles à côté, ou à une certaine distance, des villes indigènes ; le résultat le plus évident est une espèce de fossilisation de ces dernières. Ce n’est pas non plus maintenir un quartier en vie que d’en faire un centre touristique. Pour entretenir les belles maisons de la Casbah, il faudrait fixer sur place une population assez aisée et consciente de sa culture. La solution au problème passe par le développement de l’Algérie.

L’HISTOIRE N° 60, Octobre 1983
Daniel Ferriol

     Aujourd’hui la Casbah est menacée de disparition cliquez

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3 commentaires »

  1. AMAROUCHE dit :

    Bonjour !

    Quelqu’un(e) a-t-il sur lui des anciennes photos du 35 rue Marengo – Casbah Alger, la rue de Lorraine Bélcourt Alger et les cafés maures des anciens villages kabyles comme El-Maïn (Bibans) département de Sétif région de Constantine rattaché à l’arrondissement de Lafayette (Bougaâ) de 1957 à 1963 ?

    Je vous remercie !

  2. futé dit :

    Vient de paraître :
    De Laurent Lagartempe
    Don Quichotte à l’assaut du conformisme
    EDITIONS DE PARIS ; 5 avril 2013

    La providence a voulu que l’âme de tout un peuple au passé tragique trouve son juste écho dans l’âme d’un chevalier d’élite, en plein cœur de la bourrasque historique du « siècle d’or » dont la démesure ne le cédait en rien à celle que vient de vivre l’Europe des « trente glorieuses ». Comblée de richesses, l’Espagne venait d’émerger du tsunami islamique ; comblée de réussites, l’Europe venait d’émerger du tsunami totalitaire. Le génie de Cervantès fait que sa geste non conformiste malmène autant notre époque que la sienne.
    Laurent Lagartempe, auteur de plusieurs livres sur la dramaturgie islamique en Méditerranée, braque le projecteur sur l’Espagne qui en fut l’épicentre.

  3. histoire turque dit :

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