GAZETTE de LA-BAS

Nouvelles de là-bas et d’ici

L’esprit souffle encore à Tibhirine

Classé dans : TERRORISME — 30 août, 2010 @ 22:40

par Nadjet Cherigui
27/08/2010 |

 

L’ancien chai du monastère a été transformé en chapelle par les moines. Plus petite que l’originale, elle convenait mieux à leurs besoins. Aujourd’hui encore on y célèbre la messe. Crédits photo : Le Figaro Magazine
Quatorze ans après le massacre des moines français, le drame hante encore toutes les mémoires. Au monastère, pourtant, la vie continue, grâce au dévouement de villageois et au courage d’un prêtre et de quelques religieuses. Nous sommes retournés sur ces lieux habités par le souvenir de sept hommes de paix.
Tibhirine, cela signifie «les jardins», en kabyle. Tibhirine, c’est aussi un village peuplé de quelques centaines d’âmes, accroché dans les collines de la région de Médéa, en Algérie, à une petite centaine de kilomètres au sud d’Alger. Tibhirine, c’est surtout une vie sans fioritures. Le quotidien, ici, est fait de petits bonheurs simples, et surtout d’austérité. L’été, la chaleur y est écrasante. Les hivers y sont aussi longs que rigoureux. Mais face à la beauté sauvage et préservée du paysage, on comprend aisément l’attachement des villageois à ce petit bout de paradis sur terre. Un paradis devenu enfer le temps d’une guerre.
Difficile d’imaginer qu’ici, au milieu de cette splendeur, s’est introduit le pire de l’ignominie. Pendant les dix années de guerre civile qui ont endeuillé le pays dans les années 1990, la région a été l’un des principaux bastions islamistes, et donc un haut lieu stratégique de la lutte antiterroriste menée par les militaires algériens. Au cœur de ces affrontements, une population impuissante, réduite au silence et prise en étau entre la furie meurtrière des uns et la répression violente des autres. C’est à Tibhirine, dans ce contexte particulier, que s’est joué le drame dont ont été victimes les sept moines cisterciens français, enlevés dans la nuit du 26 au 27 mars 1996 par un commando d’hommes barbus. De ces hommes de paix, on ne retrouvera que les têtes, jetées dans des sacs plastique, sur le bord d’une route à l’entrée de la ville de Médéa, le 30 mai suivant. Christian (le responsable de la confrérie), Christophe (l’agriculteur), Michel (le cuisinier), Célestin (l’hôtelier qui avait la réputation d’être un bon vivant), Luc (le médecin installé depuis plus de quarante-sept ans en Algérie, qui soignait gratuitement les habitants de la région), les frères Bruno et Paul, arrivés la veille pour une brève visite au monastère, tous les sept ont été tués. Seuls Amédée et Jean-Pierre ont échappé au rapt.
 
Le père Jean-Marie Lassausse ne manque jamais de rendre visite aux frères à chacun de ses passages au monastère. Il entretient lui-même les sept tombes des moines. Crédits photo : Le Figaro Magazine
 Quatorze années se sont écoulées depuis le massacre. Notre-Dame-de-l’Atlas, majestueuse bâtisse du XIXe siècle, est toujours là pour témoigner de la présence – encore palpable – des religieux. Mais le silence et la quiétude des lieux sont presque assourdissants, tant ils résonnent encore de leur absence vertigineuse. Ce vacarme du manque, le père Jean-Marie Lassausse vient l’interrompre deux fois par semaine. C’est à ce rythme, depuis près de dix ans, que ce prêtre ouvrier de la Mission de France se rend au monastère de Tibhirine. Après de nombreuses missions en Ethiopie, en Tanzanie, au Maroc et en Egypte, le religieux est venu perpétuer le message des frères, ici, à Tibhirine en Algérie. Message de l’échange, du respect, du partage et du dialogue entre musulmans et chrétiens. Deux fois par semaine, le prêtre prend la route. Inlassablement, Jean-Marie parcourt la centaine de kilomètres qui séparent Alger de Tibhirine, emprunte la route sinueuse et difficile des gorges de la Chiffa.
Il passe à proximité des multiples barrages qui entravent les voies d’accès. Se soumet sans ciller aux contrôles des militaires, mitraillette au poing, rappelant à ceux qui seraient tentés de l’oublier que l’état d’urgence n’est toujours pas levé en Algérie, et que cette guerre fratricide a fait près de 150.000 morts, sans parler des milliers de disparus.
Dans sa voiture, l’homme d’Eglise continue son chemin. Et chaque fois, en empruntant la petite nationale qui mène à l’entrée de Médéa, il passe à proximité de l’arbre où les têtes des moines ont été retrouvées. Trois d’entre elles étaient accrochées aux branches, les quatre autres jetées au sol.
« Ce drame, c’est un tremblement de terre dans la tête des villageois. Ils ont eux-mêmes creusé les tombes pour l’enterrement… Mais ils ne s’en sont toujours pas remis. Très attachés aux moines depuis des générations, ils ne peuvent, encore aujourd’hui, concevoir que cette boucherie soit l’œuvre d’Algériens », raconte Jean-Marie, les yeux perdus dans son pare-brise. Le véhicule grimpe la colline menant au village. Une fois débarrassé de l’escorte policière chargée de l’accompagner ostensiblement à bon port – à chacun de ses déplacements, sans exception – le prêtre referme la lourde porte du monastère.
Occultant le bruit des motards qui s’éloignent et la présence permanente des gardes communaux armés à proximité, l’homme prend le temps de contempler ce splendide panorama et de savourer l’exceptionnelle sérénité des lieux. Comme toujours, il commence par une visite sur les tombes des moines. A l’ombre des arbres, sept petites pierres de marbre blanc alignées, chacune gravée de leur nom et de la date de leur mort. C’est là, sous cette terre qu’ils ont aimée et respectée, qu’ils reposent côte à côte… Tout comme ils l’ont été dans la foi, le partage, l’épreuve, la peur (peut-être) et enfin, la mort.
 
Chaque semaine, le père Jean-Marie Lassausse célèbre la messe dans la petite chapelle. C’est dans cette pièce que les moines priaient ensemble sept fois par jour. Crédits photo : Le Figaro Magazine
 Quelques minutes de recueillement dans un profond silence, interrompu soudain par les appels enthousiastes de Youssef et Samir au loin. Les trois hommes se saluent chaleureusement. Le Français échange avec eux dans un arabe parfait, teinté d’une forte sonorité égyptienne et d’une pointe d’accent des Vosges (d’où il est natif). Les deux ouvriers originaires du village et le prêtre, ingénieur agronome de formation, exploitent ensemble les sept hectares du domaine agricole. Un travail harassant, mais auquel le religieux reste très attaché. Consciencieusement, il s’occupe de la trentaine de moutons de la bergerie. Les bêtes sont très utiles au débroussaillage des terres, mais elles sont aussi vendues aux villageois à un prix très honnête au moment de la fête de l’Aïd-el-Kébir. Fièrement, il raconte les fruits de leur labeur. Une terre fertile, sur laquelle ils produisent des tomates, courgettes, haricots, endives… Et aussi près de 2500 arbres fruitiers répartis sur cinq hectares. Des pommiers qui demandent un soin particulier, permettant de récolter près de 50 tonnes de fruits à l’année, mais aussi des figues, des prunes, des cerises, des kakis, et puis des mûres, de la rhubarbe… Autant de variétés qui finissent en confitures d’une qualité exceptionnelle (pas loin de 2000 bocaux par an!).
Exploités sans le moindre pesticide, les produits sont vendus sur le marché de Médéa. L’argent ainsi récolté permet au prêtre d’entretenir les lieux et de payer les salaires des deux ouvriers.
Une mission, plus qu’un travail, pour les deux hommes. Samir, 37 ans, père de deux enfants, n’a jamais quitté le village. D’ailleurs il n’y tient pas.
« Continuer l’œuvre des babass (les pères, ndlr), c’est un grand honneur pour moi. J’ai commencé très jeune à travailler avec eux. Ils m’ont tout appris. Le travail de la terre, les techniques des semences. J’ai posé les tuyaux d’irrigation avec frère Christophe. C’était lui, l’agriculteur. Il m’a surtout inculqué l’amour du travail bien fait. A ses côtés, j’ai appris la rigueur et l’exigence. Si je suis aussi méticuleux dans mon boulot aujourd’hui, c’est grâce à eux. Et si j’aime tant mon métier, c’est aussi grâce à eux. Ces hommes étaient d’une bonté et d’une générosité exceptionnelles. Il faut avoir vécu auprès d’eux pour mesurer cela. » L’émotion, dans les mots de Samir, est sincère, mais il n’y a pas de larmes dans ses yeux ni de gorge serrée; juste le regard qui pétille et un large sourire à la simple évocation de ses camarades de labeur.
Youssef acquiesce. L’homme de 42 ans a passé plus de temps que son ami Samir auprès des frères. A 14 ans à peine, il travaillait déjà sur le domaine. Il se souvient des longues journées de travail avec les moines.
« J’étais très proche de frère Christophe. Nous pouvions parler des heures de cette terre qu’il aimait, du travail qu’il prenait tant à cœur. Et puis nous parlions de tout… de la vie, des soucis du quotidien, de Dieu et de la foi que nous partagions sans avoir la même religion. Ils me manquent tous terriblement. Pas un jour ne passe sans que je pense à eux ou que je sente leur présence. Pour moi, ils sont toujours là. Je vois Christophe, chaque matin à 8 h 30, sortir par la petite porte du cloître et me faire signe de la main… Ils ne nous ont pas quittés. »
Dans le village, personne n’a oublié ces babass qui ont tant donné à la population. Même les tout-petits ont appris à aimer ces hommes en longue robe de bure et sandales de cuir, qu’ils n’ont pourtant jamais vus. En contrebas du monastère, tout près de l’édifice, Samir a construit sa maison pour y installer sa famille. Trois générations vivent là. Les enfants, l’air songeur, écoutent attentivement les anciens raconter, comme une légende lointaine, les souvenirs de ces Français qui, dit-on, auraient partagé tant d’années à leurs côtés. Fissa, la mère de Samir, a tout juste 50 ans, mais elle se souvient avec émotion de son enfance égayée par la présence des moines. Petite, elle suivait les cours de « Hamidi », comme elle l’appelle. Frère Amédée, en effet, aimait beaucoup les enfants, faisait la classe, et c’est grâce à lui que Fissa a appris le français. « Hamidi nous accueillait toujours avec le sourire. Il avait toujours une petite sucrerie ou une attention pour chacun d’entre nous. C’était un plaisir d’aller en classe avec lui. Il était exigeant, mais jamais il n’élevait la voix. Il nous racontait des histoires, faisait des dessins et se prenait même très souvent à jouer avec nous. Je le vois encore courant en sandales après la balle en soulevant sa robe de moine pour ne pas tomber… c’était drôle ! Chaque dimanche, il réunissait tous les enfants du village à l’intérieur du monastère, dressait un grand drap pour nous projeter des films français. Il tenait à nous faire connaître la culture de son pays. Grâce aux babass nous étions des enfants heureux. Cela me fait mal au cœur de voir que les petits d’aujourd’hui ne connaîtront jamais ces moments de bonheur-là. » Quant à savoir qui sont les auteurs de ce crime, dans la famille de Samir comme partout ailleurs dans le village, la réponse est unanime: « On ne sait pas… »
 
Travail, silence et prière sont le quotidien des soeurs Agnès, Marie-Marthe et Lisbeth, qui, dès qu’elles le peuvent, viennent entretenir Notre-Dame-de-l’Atlas, patrimoine de l’Eglise. Crédits photo : Le Figaro Magazine
 Si la présence des barbus dans la région était connue de tous, personne ne les a jamais vus. « Ils se cachaient trop bien ! » entend-on. Dans la petite maison familiale, la simple évocation de ces années de terreur fait encore tressaillir. « Nous avions très peur. Pendant le pire des années de terrorisme, de 1992 à 1997, nous avons chaque nuit couché les enfants vêtus de leur manteau, chaussures aux pieds, pour qu’ils soient prêts à fuir en cas d’attaque. Mais quand ils ont enlevé nos babass, cela a été pire encore. Pendant deux mois, nous étions convaincus qu’ils reviendraient… Personne ne pouvait faire de mal à ces hommes de Dieu. Alors, on a attendu. Quand la nouvelle est tombée, on ne pouvait y croire. Ils ont tué frère Luc notre médecin, frères Christian, Célestin, Christophe et tous les autres qui étaient si bons avec nous. Qui a pu faire cela ?… Nos questions sont restées sans réponses. Nous avons longtemps pleuré, la douleur s’est emparée durablement du village. Il nous aura fallu deux ans au moins pour nous en remettre et reprendre goût à la vie. »
C’est bien la vie qui, au sein du monastère, a repris ses droits et se poursuit. Pas seulement grâce à la présence de Jean-Marie, Youssef et Samir. Installées dans ce qui fut un temps le cabinet médical de frère Luc, les jeunes filles du village, à l’abri des regards masculins, font de la broderie. Les travaux sont d’une rare délicatesse et entièrement réalisés à la main. Des semaines de travail sont parfois nécessaires à la réalisation d’une nappe ou d’un coussin. Sœur Bertha, religieuse d’origine mexicaine, dirige l’atelier. Cette activité leur permet de gagner un peu d’argent, mais leur apprend aussi à prendre conscience de la nécessité d’être autonomes et indépendantes financièrement. Plus loin, ce sont sœur Agnès, sœur Marie-Marthe et sœur Lizbeth, moniales de Bethléem, qui ont pris leurs quartiers. Installées à Alger, elles viennent épisodiquement à Tibhirine pour participer, à leur façon, à la renaissance du monastère.
Plus discrètes et effacées que le père Jean-Marie Lassausse, elles n’en sont pas moins redoutables d’efficacité. Ces frêles silhouettes silencieuses ont abattu en près de deux ans un travail titanesque. Peinture, nettoyage, travaux de réfection en tout genre, elles ont contribué à la remise en état d’une partie de l’édifice.
« La tâche est toutefois ardue car le monastère est immense, soupire sœur Agnès. Il nous faudrait plus de moyens et de l’aide. Il serait dommage qu’un tel endroit tombe en ruine. Notre seule volonté est de faire en sorte que ce lien de paix tissé par les frères se perpétue. C’est ce qu’ils auraient voulu. »
Les moines, à force d’amour, de partage et de dévotion, ont marqué d’une empreinte indélébile les cœurs et les mémoires de Tibhirine. Comme en témoigne cette lettre d’une femme algérienne, adressée aux religieux plusieurs années après leur mort : « Nous étions seuls dans notre souffrance et aucun n’a eu le courage ou la pensée de prier au moins pour nous et de dire : « Dieu, aide-les ! », excepté vous… »

Un commentaire »

  1. uvtkspm dit :

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