GAZETTE de LA-BAS

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Les raisons du mal-être qui ravage l’Algérie ?

Classé dans : histoire — 15 novembre, 2009 @ 1:52

Interview de Boualem Sansal 

Quelles sont, selon vous, les raisons du mal-être qui ravage le pays ?

Les réponses renvoient toutes à ces thèmes que nous ruminons à longueur de temps : l’identité, la langue, la religion, la révolution, l’histoire, l’infaillibilité du raïs. Ce sont là ces sujets tabous que le discours officiel a scellés dans un vocable fort : les Constantes nationales. Défense d’y toucher, on est dans le sacré du Sacré. Stupeur et tremblement sont de rigueur. Ouvrons la boîte des Constantes et faisons la part des choses.

Le peuple algérien est arabe
Cela est vrai, mes frères, à la condition de retirer du compte les Berbères (Kabyles, Chaouis, Mozabites, Touaregs, etc., soit 80% de la population) et les naturalisés de l’histoire (mozarabes, juifs, pieds-noirs, Turcs, coulouglis, Africains… soit 2 à 4%). Les 16 à 18% restants sont des Arabes, personne ne le conteste. Mais on ne peut jurer de rien, il y eut tant d’invasions, d’exodes et de retours dans ce pays, hors la couleur du ciel, rien n’est figé. Nos ancêtres les Gaulois et nos ancêtres les Arabes sont de ce mouvement incessant de l’histoire, et ça laisse des traces. Moi-même, qui ai beaucoup cherché, je suis dans l’incapacité de dire ma part rifaine, kabyle, turque, judéo-berbère, arabe et mon côté français. Nous sommes trop mélangés, dispersés aux quatre vents, il ne nous est pas possible, dans ma famille, de savoir qui nous sommes, d’où nous venons et où nous allons, alors chacun privilégie la part de notre sang qui l’arrange le mieux dans ses démarches administratives. Les Berbères n’ont pas forcément vocation à être, à eux seuls, les enfants de l’Algérie. Le fait d’être là depuis le néolithique n’est pas une fin en soi. Bientôt les Chinois, de plus en plus nombreux chez nous, pourront clamer que l’Algérie est chinoise et il sera difficile de les contredire. Disons que pour le moment l’Algérie est peuplée d’Algériens, descendants des Numides, et on en reste là. Cette Constante, l’affirmation entêtée d’une arabité cristalline descendue du ciel, est d’un racisme effrayant. En niant en nous notre pluralité multimillénaire et en nous retirant notre élan naturel à nous mêler au monde et à l’absorber, elle nous voue tout simplement à la disparition. Pourquoi veut-on faire de nous les clones parfaits de nos chers et lointains cousins d’Arabie ? De quoi, de qui ont-ils peur ? Je comprends que les Kabyles, les Berbères les plus ardemment engagés dans le combat identitaire en aient assez d’être vus comme inexistants dans leur propre pays, ou pire, comme une scorie honteuse de l’histoire des Arabes. Mais quand même, s’ingénier à se vouloir arabes par force et s’affirmer kabyles avec la même farouche intensité, c’est pile et face du même racisme. Nous sommes des Algériens, c’est tout, des êtres multicolores et polyglottes, et nos racines plongent partout dans le monde. Toute la Méditerranée coule dans nos veines.
 
Le peuple algérien est musulman
Clamée avec cette inébranlable intention, cette Constante est une plaie, elle nie radicalement, viscéralement, les non-croyants, les non concernés et ceux qui professent une foi autre que l’islam. En outre, elle offre le moyen à certains de se dire meilleurs musulmans que d’autres, et qu’en vertu de cela ils ont toute latitude de les redresser. De là à songer à les tuer, en même temps que les apostats, les mécréants, les non-pratiquants et les tenants d’une autre foi, il n’y a qu’un pas et il a été maintes fois franchi en toute bonne conscience.
En validant cette Constante, la Constitution, qui stipule que « l’islam est religion d’Etat », fait de l’Etat le garant d’un génocide annoncé et en partie réalisé. Et nous voilà forcés à la peur, à la vigilance, à l’hypocrisie, à la protestation permanente de bonne foi, à la surenchère, bref, à la bigoterie institutionnalisée, et de là, à nous enrôler dans le jeu infernal des chefferies en place. Il faut bien vivre et penser à sa famille. On s’invente une filiation, on se fait une barbe, on se cogne le front contre le mur pour se faire la marque nécrosée du grand dévot, on se déguise en taliban fiévreux. Du mimétisme au fanatisme, il n’y a qu’un pas. La phase suivante de l’islamisme, et elle viendra, c’est un processus cumulatif à explosions périodiques, sera infiniment plus terrible. Affirmer que le peuple algérien est musulman revient à dire : qui n’est pas musulman n’est pas des nôtres. Or tout croyant trouvera sur sa route plus croyant que lui. Si de l’étincelle ne jaillit point la lumière, alors le feu ira à la poudre.
Il n’y a qu’un système qui peut nous sauver de ce processus funeste : la laïcité. Est-ce si sûr, la France laïque est-elle à l’abri de ses intégristes ? La laïcité est une condition nécessaire mais non suffisante. Il y a encore tant à faire pour que la liberté, l’égalité et la fraternité soient le pain de chaque jour pour tous. En attendant, chez nous, entre nous, empressons-nous de mettre un peu de laïcité dans notre thé, ce sera ça de gagné. On pourra alors être musulmans sans avoir de comptes à rendre à personne, sauf à Allah, le jour du Jugement dernier. Et d’ores et déjà, nous le savons, sa clémence nous est acquise.
Et si le gouvernement voulait bien nous écouter un jour, nous lui suggérerions de supprimer l’enseignement religieux de l’école publique, de fermer les mosquées qui ont proliféré dans les sous-sols des ministères, des administrations, des entreprises, des casernes, de revenir au week-end universel, de réduire la puissance des haut-parleurs des minarets, de fondre l’impôt religieux dans la fiscalité ordinaire, d’intégrer la construction des mosquées dans le plan directeur des villes, etc. L’étape suivante réclame un ingrédient essentiel que le gouvernement ne peut, hélas, pas nous donner : la démocratie.

L’arabe est notre langue
Rien n’est moins évident. L’arabe classique est langue officielle, c’est vrai, mais pas maternelle, pour personne. Chez soi, en famille, dans le clan, la tribu, le arch, le douar, le quartier, c’est notre quotidien, nous parlons en berbère (kabyle, chaoui, tamashek…), en arabe dialectal ou en petit français colonial, voire les trois ensemble quand on a le bonheur de posséder l’un et l’autre. Personne ne le fait en arabe classique, sauf à vouloir passer pour un ministre en diligence ou un imam sur son minbar. Plus tard, les choses se gâtent affreusement : pendant que les parents travaillent en arabe classique (dans certaines administrations) ou en français moderne (dans le reste du monde professionnel), les enfants papotent, jouent, s’amourachent ou se disputent dans l’une ou l’autre des langues berbères ou en arabe dialectal, mais font leurs devoirs en arabe classique, version ministère de l’Education, tandis que leurs grands frères, à l’université, étudient en français et se parlent dans une sorte d’espéranto empruntant à toutes les langues et patois usités dans le pays.
La mauvaise gestion politique de cette question sensible a fini par balkaniser le pays. Trois courants forts se sont taillé chacun son empire dans le système : le courant arabophone, tout-puissant dans l’enseignement primaire et secondaire, la justice, la police, l’administration territoriale, la télévision, les partis de l’Alliance ; le courant francophone, appelé aussi Hizb França, le parti de la France, maître absolu dans l’administration centrale, les entreprises, les universités, les grandes écoles, les partis et associations démocratiques, et la communication internationale ; le courant berbérophone, qui s’est fait un nid dans le culturel marginalisé. Un quatrième courant, récent, dit algérianiste, tente timidement de fédérer ces puissants Etats tandis que le courant anglophone, encore peu visible, prépare une offensive globale. La conclusion, vous la connaissez : l’arabe classique est la langue de l’Algérie mais les Algériens parlent d’autres langues. Ça ne vous rappelle pas l’Europe du Moyen Age ? Moi, si. Les seigneurs glosaient en latin, les serfs se débrouillaient comme ils pouvaient.
Dans le discours officiel, il y a des affirmations politiques. La première est que nous ignorons l’arabe parce que le colonialisme nous en a frustrés. Y croyez-vous ? Moi pas, ou alors qu’on m’explique pourquoi ce foutu colonialisme n’a pas agi de même pour nos autres langues. L’arabe dialectal était enseigné dans ses lycées au côté de l’arabe classique, et nos langues berbères se pratiquaient au vu et au su de ses gendarmes alors même qu’elles véhiculaient dans leurs chants et poèmes un discours des plus insurrectionnels. En outre, l’arabe classique s’enseignait tranquillement dans les écoles coraniques et les medersas, et très officiellement dans les lycées dits franco-musulmans, qui, soit dit en passant, et cela est connu, ont produit de très fins lettrés bilingues. Cela dit, la guerre de libération a essentiellement emprunté à la langue française et à son incomparable essence révolutionnaire pour construire ses plans, véhiculer ses idées, internationaliser la cause.

La fameuse proclamation du 1ernovembre 1954 de même que la charte de la Soummam ont été rédigées en un français que ne désapprouverait aucunement l’Académie française, encore moins maintenant que notre compatriote Assia Djebbar y siège de plein droit. Notre grand écrivain Kateb Yacine a résumé son élégante pensée en une phrase : «Le français est à nous, c’est un butin de guerre.» La deuxième affirmation est que le colonialisme a nié notre identité et nos origines. Là, c’est vrai, nos ancêtres les Gaulois était d’un ridicule accompli. Ce n’est même pas valable en France, où un Français sur deux a un parent d’origine étrangère, quand ce n’est pas toute la famille. Mais à quelques pour cent près, ne pourrait-on pas dire la même chose à propos de nos ancêtres les Arabes ?
Si le gouvernement voulait bien nous écouter, nous lui suggérerions de constitutionnaliser l’arabe dialectal et le français. On n’est jamais fou quand on édicte des lois qui correspondent à la réalité et jamais on n’a assez de langues pour se faire comprendre.

Ainsi décortiquées, lesdites Constantes nationales ne sont en fin de compte que méchantes trouvailles, nuisibles pour la République, dangereuses pour le peuple. Elles sont la mort de la vérité, de la spiritualité, de la saine piété, du patriotisme. Elles ont servi et servent seulement à cela : hiérarchiser et aligner, marginaliser et exclure, légitimer et consacrer, adouber et enrichir. Nos constantes à nous sont simples : liberté d’être et bonheur de douter.
© Gallimard

Né en 1949, Boualem Sansalvit en Algérie. Il a publié quatre romans chez Gallimard : « le Serment des barbares », « l’Enfant fou de l’arbre creux », « Dis-moi le paradis » et « Harraga ». Le texte que nous publions est un extrait de « Poste restante : Alger, lettres de colère et d’espoir à mes compatriotes », qui paraît cette semaine chez Gallimard

3 commentaires »

  1. mdame dit :

    essai 15/11/09

  2. Vincent Lajaro dit :

    Boualem Sansal nous dit que, dans les années cinquante, en Algérie, « nos ancêtres les Gaulois » était d’un ridicule accompli… pas si sûr. Il a parfaitement raison si l’on se réfère aux communautés d’origine mais si l’on se rapproche d’une culture ou d’une façon de raisonner, notre auteur peut légitiment revendiquer une certaine « francité ». Intellectuellement, c’est un Gaulois. Il serait aujourd’hui plus à l’aise dans notre pays que dans le sien. La laïcité est un bien inaliénable qui nous préserve de bien des tracas. Notre pourfendeur a bien raison de laisser entendre qu’elle pourrait s’effilocher dans notre pays. Et si nous la renforcions un peu plus, notre laïcité, les islamistes ne nous imposeraient pas la burqa (voile intégral), des horaires spécifiques dans les piscines pour les musulmanes, des visites médicales sous le contrôle des maris…

    Voilà un auteur pragmatique qui fuit toutes les idéologies ! Je me reconnais dans ses pensées et réflexions. Il me donne très envie de le lire. Ce qui ne gâte rien, j’apprécie beaucoup son style, avec quelquefois un zeste d’humour, comme « mettre un peu de laïcité dans notre thé ». Et pour finir, nous sommes nés, tous les deux, la même année (1949), sous le même soleil. Ce qui, mon Dieu, n’est pas si mal ! Si un jour, j’ai l’occasion de le rencontrer, je ne la louperais pas.

    Vincent Lajaro,
    Pied-noir.

  3. galano michel dit :

    que dire après ça !Il y a déjà un moment queje lis BOUALEM SENSAL,je le découvris dans :( le serment des barbares )ce fut pour moi une revelation.Enfin,pour la premiere fois il brisait la glaçe,et,depuis dans chacun de ses nouveaux romans , il dénonce les maux qui rongent son pays,Injustices,Corruptions,Brutalités,Pillages,Humiliations,Falsifications,Et ,surtout Mensonges,thème de son dernier roman ( Le village de l’Allemand )ou il fait son travail d’ecrivain d etre à cote de ceux qui subissent l’Histoire sans distinction de races ni de religions.Nous avons là un homme exceptionnel et surtout avec une grande hummanite ce qui n’empêche ni l’engagement,ni le courage Michel galano

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